samedi 26 juillet 2014

Le secret c'est de tout dire

 



 
    La domestication par la peur ne manque pas de réalités effrayantes à mettre en images ; ni d’images effrayantes dont fabriquer la réalité. Ainsi s’installe, jour après jour, d’épidémies mystérieuses en régressions meurtrières, un monde imprévisible où la vérité est sans valeur, inutile à quoi que ce soit. Dégoûtés de toute croyance, et finalement de leur incrédulité même, les hommes harcelés par la peur et qui ne s’éprouvent plus que comme les objets de processus opaques se jettent, pour satisfaire leur besoin de croire à l’existence d’une explication cohérente à ce monde incompréhensible, sur les interprétations les plus bizarres et les plus détraquées : révisionnismes en tout genre, fictions paranoïaques et révélations apocalyptiques. Tels ces feuilletons télévisés d’un nouveau genre, très suivis par les jeunes téléspectateurs, qui décrivent un monde de cauchemar où tout n’est que manipulations, leurres, trames secrètes, où des forces occultes installées au cœur de l’État complotent en permanence pour étouffer les vérités qui pourraient se faire jour ; vérités effectivement sensationnelles, puisqu’elles concernent en général les menées d’extraterrestres. Mais le propos de cette sorte de version médiatique moderne des Protocoles des Sages de Sion est moins de désigner un ennemi et des responsables du complot que d’affirmer que celui-ci est partout : il ne s’agit pas, pour l’instant du moins, de mobiliser, pour des pogroms ou des Nuits de Cristal, mais plutôt d’immobiliser dans l’hébétude, dans la résignation à l’impossibilité de reconnaître, communiquer et établir quelque vérité que ce soit. Les extravagances calculées de ces produits de l’usine à rêves devenue usine à cauchemars n’ont pas pour but de convaincre, pas plus que l’ont celles de la propagande générale. Elles ont pour but de parachever la destruction du sens commun, l’isolement de chacun dans un scepticisme terrorisé. Trust no one, ne faites confiance à personne, tel est le message, on ne peut plus explicite. A propos de ce qui n’était alors qu’un simple travers individuel, Vauvenargues faisait cette remarque qui peut s’appliquer à la psychologie de masse de l’ère du soupçon : " l’extrême défiance n’est pas moins nuisible que son contraire. La plupart des hommes deviennent inutiles à celui qui ne veut pas risquer d’être trompé."

Jaime Semprun, L'abîme se repeuple.






mercredi 16 juillet 2014

Gn'a d' quoi rire !






Quand j' pass' triste et noir, gn'a d' quoi rire,
Faut voir rentrer les boutiquiers,
Les yeux durs, la gueule en tir'lire,
Dans leurs comptoirs comm' des banquiers.

J' les r'luque : et c'est irrésistible,
Y s' caval'nt, y z'ont peur de moi,
Peur que j' leur chopp' leurs comestibles,
Peur pour leurs femm's, pour je n' sais quoi.

Leur conscienc' dit : "Tu t' soign's les tripes,
Tu t' les bourr's à t'en étouffer.
Ben, n'en v'là qu'a pas bouffé !"
Alors, dame ! euss y m' prenn'nt en grippe !

Gn'a pas ! mon spectr' les embarasse,
Ça leur z'y donn' comm' des remords :
Des fois, j' plaqu' ma fiole à leurs glaces,
Et y d'viennent livid's comm' des morts !

Du coup, malgré leur chair de poule,
Y s' jett'nt su' la porte en hurlant :
Faut voir comme y z'ameut'nt la foule,
Pendant qu' Bibi y fout son camp !

" - Avez-vous vu ce misérable,
Cet individu équivoque ?
Ce pouilleux, ce voleur en loques
Qui nous r'gardait croûter à table ?

 Ma parole ! on n'est pus chez soi,
On n' peut pus digérer tranquilles...
Nous payons l'impôt, gn'a des lois !
Qu'est-c' qu'y font donc, les sergents d' ville ?"

J'suis loin, que j' les entends encor' :
L'vent d'hiver m'apport' leur cris aigres.
Y piall'nt, comme à Noël des porcs,
Comm' des chiens gras su' un chien maigre !

Pendant c'temps, moi, j' file en silence,
Car j'aime pas la publicité;
Oh ! J' connais leur état d' santé,
Y m' f'raient foutre au clou... par prudence ! (...)



Jehan-Rictus, Impressions de promenade.

jeudi 10 juillet 2014

Vol au dessus d'un nid de coucou (2)

Jetlag





  
   ... Et Yossarian avait décidé séance tenante de devenir fou.
" Tu perds ton temps, fut contraint de lui dire Doc Daneeka.
- Est-ce que tu ne peux pas affecter au sol quelqu'un qui est cinglé ?
- Bien sûr. Je dois même le faire. Il y a un règlement qui me l'ordonne.
- Alors pourquoi ne pas m'affecter dans les rampants ? Je suis cinglé. Demande donc à Clevinger.
- Clevinger ? est Clevinger ? Trouve-moi Clevinger et je lui demanderai.
- Demande à n'importe quel autre gars. Ils te diront tous que je suis complètement toqué.
- Ils sont eux-mêmes toqués.
- Alors pourquoi ne les affectes-tu pas au service au sol ?
- Pourquoi ne le demandent-ils pas ?
- Parce qu'ils sont cinglés voilà tout.
- Bien sûr qu'ils sont cinglés répondit Doc Daneeka. Je viens de te le dire, non? Et on ne peut pas laisser le soin à des cinglés de décider si toi, tu es cinglé ou non, tu comprends ?"
    Yossarian le regarda posément et tenta une autre manoeuvre :
" Orr est-il cinglé ?
- Bien sûr, fit Doc Daneeka.
- Peux-tu le mettre de service au sol ?
- Bien sûr que je peux. Mais il faut d'abord qu'il me le demande, c'est la règle.
- Alors pourquoi ne te le demande-t-il pas ?
- Parce qu'il est cinglé. Il faut qu'il soit cinglé pour continuer à faire des vols de bombardement après avoir si souvent frôlé la mort. Bien sûr que je peux le mettre de service à terre, mais il faut d'abord qu'il m'en fasse la demande.
- Pas d'autre démarche à faire ?
- Non c'est tout. Qu'il me fasse sa demande.
- Et alors tu pourras l'affecter au service au sol ? questionna Yossarian.
- Non, alors je ne pourrai pas l'affecter au service au sol.


- Tu veux dire qu'il y a une entourloupe ?
- Evidemment qu'il y a une entourloupe, répondit Doc Daneeka. L'Article 22 : quiconque veut se faire dispenser de l'obligation d'aller au feu n'est pas réellement cinglé."
    Il n'y avait qu'une seule entourloupe, et c'était l'Article 22, qui spécifiait en outre que le fait de s'inquiéter de sa propre sécurité face à des dangers réels et immédiats était la manifestation d'un esprit conséquent. Orr était cinglé et pouvait être affecté au service au sol. Il n'avait qu'à le demander ; mais à peine l'aurait-il demandé qu'il cesserait d'être cinglé et serait bon pour d'autres missions. Orr serait cinglé d'accomplir d'autres missions, et sain d'esprit s'il manifestait le désir de rester à terre, mais s'il était sain d'esprit, il fallait qu'il parte en mission. S'il acceptait de partir, il était fou et devait en être dispensé, mais s'il refusait, c'est qu'il était sain d'esprit et n'avait plus dès lors droit à aucune dispense. Profondément troublé par l'absolue simplicité de cette clause de l'Article 22, Yossarian émit un sifflement admiratif. 
    " Sacrée entourloupette, cet Article 22, fit-il observer.
- Je ne te le fais pas dire, acquiesça Doc Daneeka.
    Yossarian en saisissait clairement toute la logique alambiquée. Dans son balancement irréfutable, il avait une précision elliptique, à la fois élégante et choquante, comme l'art moderne de bonne qualité ; cependant, Yossarian se demanda s'il avait bien saisi l'explication de Doc Daneeka - de même, il n'était jamais tout à fait sûr de bien comprendre l'art moderne, ou cette histoire de mouches qu'Orr voyait dans les yeux d'Appleby. Pour ce qui est des mouches volant dans les yeux d'Appleby, il devait croire Orr sur parole. 
    "Oh, elles sont bien là, lui avait certifié Orr, même s'il ne le sait probablement pas lui-même. C'est pour ça qu'il ne peut pas voir les choses telles qu'elles sont réellement.
- Comment se fait-il qu'il ne le sache pas ? demanda Yossarian. 
- Parce qu'il a des mouches dans les yeux, expliqua Orr avec une patience infinie. Comment pourrait-il voir qu'il a des mouches dans les yeux, du moment qu'il a des mouches dans les yeux ? "



Joseph Heller, Catch 22.



Tu me prêtes ton Joystick ?