samedi 19 avril 2014

Vert pianiste














Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S'entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau,
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

 Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
L'âme des vieux soleils s'allume, emmaillotée
Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
S'écoutent clapoter des barcarolles tristes,
Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.

- Oh ! ne les faites pas lever ! C'est le naufrage...
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves,
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l'oeil du fond des corridors !

Puis ils ont une main invisible qui tue :
Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l'oeil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
Et, de l'aurore au soir, des grappes d'amygdales
Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever.

Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières,
Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisière
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

Des fleurs d'encre crachant des pollens en virgule
Les bercent, le long des calices accroupis
Tels qu'au fil des glaïeuls le vol des libellules
- Et leur membre s'agace à des barbes d'épis.


Rimbaud, Les Assis.



mardi 15 avril 2014

Echappé au naufrage cosmique






Le chat regarde 
Ebloui par son regard.

*

Lumières,
N'éclaboussez pas le chat
Il s'éclabousse assez 
Avec lui-même.



*

Le chat sécrète du silence,
Rejette dans leur charivari

Ceux qui salissent
cette résille.

*

D'après son regard
Traîneur
D'océans.

*

Le chat n'est pas
 Sans sémaphore : 
Il a sa queue.

*

Le chat
 Ne pleure guère.

Essaie un sourire 
De temps en temps.



*

Ce taiseux,
On dirait

Que parfois
Il aime entendre converser.

*

Pour certains
Le chat

Est envoyé contre eux
Par la ténèbre.

 *

Presque tous les chats
Paraissent satisfaits 
De leur héritage.



*

Le chat
s'asseoit sur la table

Comme s'il avait
Vaincu à tout jamais.

*

Ce chat n'est pas de ceux
Qui aiment être caressés.
Il lui plaît
Qu'on en ait envie.

*


Comme si de rien n'était -
Et soudain la poussée du feu,
L'explosion.

*

L'univers
Du chat.
L'autre univers.

*



*

Le chat n'a cure
De compte à rendre

Sauf 
A ce que proclame

Le puits 
Dans son regard.

*

Le chat ne sait rien
De ce qu'il y a
Dans les dictionnaires.

Sait quelque chose 
De ce qui leur manque.

*

Le chat,

On ne le fera pas
Veiller, épier
Pour d'autres.

*

On fait ce qu'on peut
Dit la sagesse populaire.

Lui ne peut pas grand'chose.
Il règne.



*

Il est comme ça
Parce qu'il est 
Un chat

Tout à fait chat.

*

Va, mon chat
Ce possessif
N'engage que moi.

*

Comme quoi le mystère 
Est apaisant

Quand il se manifeste
Jour après jour
Par le silence.

*

Echappé 
Au naufrage cosmique,

Le chat fait sa toilette.








Guillevic, Chats (extraits), in Mammifères.




mercredi 9 avril 2014

Les matamores de gôche






et les artisans quenelliers




sont les deux mâchoires du même piège à cons.




mardi 8 avril 2014

Marasme horrible

 

 

Un globe-trotter nourrit des hyènes sous l'oeil avisé du prestataire de service au Harar, de nos jours.





Harar, le 5 février 1891.



        Mon cher Monsieur Ilg,

     Toujours sans nouvelles de vous et de ce qui se passe là-haut.
     On nous dit cependant que le Ras nous revient prochainement. À cette occasion, renvoyez-moi le produit du solde total de mes marchandises, que, je l'espère, vous aurez écoulé, vous ayant laissé pour la vente la latitude la plus complète. J'espère que le produit ne sera pas de moins de Th. 2 000. La somme que je fais figurer à notre inventaire de fin février est la balance réelle, Th. 2 328,775.
     Marasme horrible à Aden. La roupie danse de 10 % chaque jour. La livre sterling vaut de 11 1/2 à 13 roupies. Tout dépend de la loi sur la frappe de l'argent en Amérique. Le sénat a voté un bill autorisant la frappe illimitée, c'est de la hausse. Mais on dit que le Congrès ne ratifiera pas ce bill : c'est de la baisse. Mais si définitivement la loi passe, ce sera une hausse sérieuse de l'argent. 
   Ici nous avons en revanche le Thalari à P.11 aujourd'hui, c'est-à-dire une roupie et trois huitièmes seulement ! Vous voyez quelle perte, car rien n'a diminué de prix, ni marchandises, ni nécessités de la vie.
    Les Tessamma et autres ont, je vous l'ai déjà expliqué, imaginé de demander le paiement de tout l'impôt en piastres. De cette façon les Gallas recherchent partout les piastres, qui doivent se concentrer au Guébi. Et à la faveur de la baisse énorme du Thalari, Les Abyssins paieront leurs dettes à 10 par thalari, tandis qu'ils réclament des Gallas 20 piastres pour compte d'un thalari ! N'est-ce pas une infâme escoquerie ! Et si le Ras était ici, je ne crois pas que cela se fût passé ainsi. 
    Nous aurons dans quelques mois une famine terrible. La récolte de dourah est nulle. La caravane de dourah qui ne coûte d'ordinaire pas plus de piastres 2 en ce moment,-coûte P.5, c'est-à-dire un demi thalari, et dans trois mois elle coûtera un thalari. Il faudra importer du riz.
    Le célèbre Grazmatch Banti (protecteur des chiens) est parti il y a six semaines et est allé s'installer à Faf El Kebir au delà de l'Ogadine (500 kilomètres d'ici)! Il paraît que l'épizootie n'est pas arrivée jusque-là. Je prévois que cette année ils iront chercher à manger jusque sur la côte de Zanzibar.

   Salutations empressées.


Rimbaud