lundi 30 septembre 2013

Le poids infini de la tristesse des choses








Un jour on démolira
ces beaux immeubles si modernes
on en cassera les carreaux
de plexiglas ou d'ultravitre
on démontera les fourneaux
construits à polytechnique
on sectionnera les antennes
collectives de télévision
on dévissera les ascenseurs
on anéantira les vide-ordures
on broiera les chauffoses
on pulvérisera les frigidons
quand ces immeubles vieilliront
du poids infini de la tristesse des choses




Raymond Queneau
 


 Vues de Detroit




mercredi 25 septembre 2013

3 en 1

  

 





À part gangster ou homme politique, des choses qui se font sans qualification, y a quasiment qu'artiste. 

Michel Colucci 


mercredi 18 septembre 2013

Bonds elliptiques (d'après Le Moine Bleu)

 

 




« Et mes pensées, comme toujours, font des bonds elliptiques. Je me surprends à penser : on n’a pas le droit de faire ça à un chien… » 
Romain Gary



samedi 14 septembre 2013

L'espèce humaine



Entrée de Buchenwald où fut interné Antelme


    Nous étions couchés, les lumières venaient de s'éteindre. La porte s'est ouverte violemment, la lumière s'est allumée.
    - Charlot! Wo ist Charlot?
    C'était Fritz, en culotte courte, le torse nu. Lucien le suivait. Fritz avait de gros bras, une peau rose, on regardait la chair qu'il avait partout. C' était la première fois qu'on le voyait à moitié nu. On imaginait bien ce qu'il pouvait y avoir sous ses vêtements, mais pas des bras, des cuisses comme ceux-là.
    - Charlot, los! répétait Fritz.
Charlot ne couchait pas loin de la porte; il s'est soulevé sur son lit.
    Les copains qui étaient venus en transport avec lui et l'avaient vu arriver à Schirmeck, leur premier camp, disaient que c'était un ancien agent de la Gestapo. Un droit commun quelconque qui était passé au service de la Gestapo, qui avait voulu trafiquer et qui s'était fait déporter. Il parlait l'allemand et, dès le début, il s'était proposé comme vorarbeiter *.
    Il avait de petits yeux bleus très mobiles, le rictus du cynisme sur la bouche, la parole hargneuse et veule. Il parlait entre les dents et ses yeux ne cessaient de guetter autre chose. Même si l'on n'avait rien su de lui, on aurait pu dire qu'il avait vendu qu'il vendait ou qu'il allait vendre quelqu'un. 


    Les copains qui somnolaient s'étaient réveillés. Ils savaient qui était Charlot. Fritz en face de lui, c'était une scène qu'il fallait suivre.
    - Kome, Charlot! a dit Fritz.
   Charlot est descendu de sa paillasse en chemise. On attendait. Lucien se tenait un peu à l'écart.
    - Qu'est-ce que tu vas faire chez les SS le soir? demanda Fritz en allemand.
    Et Charlot reçut le premier coup de poing sur la gueule. Lucien commençait à sourire. On était excité parce que Charlot, qui était de la Gestapo et qui avait aussi de belles cuisses, venait tout de même de recevoir son coup de poing dans la gueule. Les types à cuisse se bagarraient entre eux.
    Charlot répondit.
    - Je ne vais pas chez les SS!
    - Was?
    Un autre coup de poing dans la gueule. Charlot accusa le coup. En chemise, il était diminué.
    Fritz reprit : 
    -Tous les soirs tu vas bouffer une gamelle chez le lagerfürher et tu racontes ce qui se passe dans le block.
    Fritz voulait dire que Charlot faisait aussi son rapport aux SS sur les kapos : c'était un concurrent. 
    - Ce n'est pas vrai! cria Charlot.
    Un autre coup de poing du Fritz, très à l'aise.
    Charlot mouchardait, mais cela ne lui donnait aucun titre. Devant le Fritz, il n'était rien. Fritz prit alors les copains à témoins en montrant l'autre.
    - Voilà ce que fait un Français : il dénonce ses camarades!
    Quelques copains réagirent : 
    - Le salaud! Salaud!
    Lucien plaça alors son mot : 
    - Il faut que ce soit un kapo allemand qui donne une leçon aux Français!
       Il avait dit cela très fort en désignant Fritz avec solennité.
Charlot baissait la tête. Fritz l'avait complètement découvert. Mais Fritz voulait gagner aussi sur un autre tableau. Charlot restait immobile, lamentable.
    Fritz s'adressa encore aux copains: 
    - Celui qui dénonce ses camarades est un salaud et mérite la mort.
    Et il désignait Charlot, qui prit un autre coup de poing.
    Lucien traduisit et ajouta : 
    - Vous entendez ce que vous dit un kapo allemand?
    Quelques types applaudirent et crièrent : 
    - Bravo, Fritz!
    - Bande de cons! cria quelqu'un.
    Lucien se tourna vers le type, furieux, mais ne dit rien. Le "bravo Fritz" avait réveillé d'autres copains. Ceux qui avaient crié ne comprenaient donc rien? Ils ne savaient donc pas que ce n'était qu'un règlement de compte et que cette scène passait par-dessus eux?Qu'elle concluait une concurrence secrète qui durait depuis plusieurs mois et dans laquelle Charlot et Fritz cherchaient à s'éliminer mutuellement auprès des SS. Et ils entraient comme ça dans l'affaire, ils exprimaient leur petite opinion comme si cela les concernait. Ils n'avaient pas encore compris que n'importe qui peut avoir la gueule d'un justicier et que Fritz frappait Charlot comme il aurait frappé n'importe lequel d'entre nous?

Le riant village de Bad Gandersheim et sa belle église
 dans laquelle Antelme fut aussi parqué


    On avait honte et le Fritz souriait. Il avait le torse, les cuisses, la schlague. Mais il y en avait déjà pour applaudir la force de Fritz, qui servait pour une fois à châtier un salaud. Veulerie de putain maigre. Ce n'était d'ailleurs pas la première fois qu'on voyait s'ébaucher cette séduction. Dalli, dalli, Fritz!  avaient  crié un jour deux Italiens à Fritz frappant un de leurs copains qui leur avait sans doute fait une vacherie. Les femmes aussi, naturellement, à l'usine, admiraient les hommes forts qui cognaient sur nous. Les Allemands admettaient ceux qui avaient la force de soulever les lourdes pièces et ils leur foutaient la paix. Du, nicht bandit! disaient-ils. La force était la seule valeur qui risquait de les convaincre de l'humanité d'un détenu. Encore fallait-il que ce fût une force peu commune. Elle pouvait devenir alors vaguement synonyme de vérité, de bien. Et l'homme fort avait alors d'autres droits que les autres et d'autres besoins; il avait lui, un homme à sauver en lui, un homme de bien, il avait le droit de bouffer,etc.
     A partir de là, l'homme fort pouvait s'admirer lui-même. En montrant ses cuisses, un type avait dit, par exemple, un soir, très naturellement, à un copain qui songeait à s'évader : "Regarde-moi, je n'ai presque pas maigri. Si on s'évade, je pourrai tenir le coup. Mais toi, c'est de la folie d'y penser, mon vieux : regarde-toi." Et il montrait ses jambes à l'autre, orgueilleusement.  
    Charlot était remonté sur sa paillasse, et Fritz faisait le tour de la chambrée. Un tour d'honneur. Lucien ne le quittait pas. Puis ils ont éteint la lampe et ils sont partis.


* Détenu chargé de contrôler le travail d'une équipe.


Robert Antelme, L'espèce humaine, 1946-1947.





mercredi 11 septembre 2013

Grosse légume


Le regretté Kim Jong-Il dans ses oeuvres (2)




    Theinko tué par un fermier dont il avait mangé les concombres sans lui en demander la permission (en 931). Par crainte du désordre, la reine introduisit clandestinement le fermier au palais et le revêtit des habits royaux. Proclamé roi sous le nom de Nyaung-U Sawrhan, on l'appela "le Roi Concombre". Il transforma sa plantation de concombres en un jardin royal, plaisant et spacieux.

Mort insolite de quelques rois birmans, in Les miscellanées de Mr Schott 








    Le concombre est un légume qu'il faut bien émincer, assaisonner avec du poivre et du vinaigre, puis jeter aussitôt, car il ne vaut rien du tout.

Samuel Johnson, ibid.

mercredi 4 septembre 2013

Garde-fou




                                     



Le pire étant, bien sûr, que cela fonctionne très certainement.


lundi 2 septembre 2013

Circumnavigation

Vous reprendrez bien un petit peu de tourisme ?








Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait.



Nicolas Bouvier, L'usage du monde