mercredi 28 janvier 2015

Une grande histoire d'amour






        La fenêtre de ma cellule donnait sur la cour aux rats, une petite cour sombre close par des bâtiments administratifs de l'ancienne abbaye aux fenêtres condamnées. Cette petite cour pavée était le royaume des rats. Les détenus les nourrissaient, ils leur jetaient du pain et des restes de leurs gamelles. Certains les pêchaient à l'aide de ficelles et d'hameçons improvisés. On entendait des éclats de voix quand les rats étaient parvenus à déjouer le piège en coupant la ficelle avec leurs dents et à emporter l'appât. Un rat montait sur le dos d'un autre et tranchait la ficelle. Les rats chassaient le pigeon et se cassaient les dents sur les lames jetées par les fenêtres juste avant la grande fouille. Par un beau jour de printemps, on a vu arriver un couple de pigeons roucoulant et se faisant sans cesse des bisous. L'un des deux, on n'a jamais su si c'était la femelle ou le mâle, s'est posé sur les pavés de la cour pour attraper un morceau de pain. Les rats, qui le guettaient planqués dans l'ombre, lui sont aussitôt tombés dessus. Le pigeon s'est battu jusqu'au bout mais ils ont fini par l'avoir. L'autre pigeon voletait autour de la mise à mort sans pouvoir rien faire ; il s'est finalement posé sur le rebord d'une gouttière pour assister au spectacle sanglant : les rats ont dévoré le pigeon vivant sur place. Ils n'ont laissé que quelques plumes et des os. Cette histoire n'aurait rien d'extraordinaire si le survivant s'était envolé. Mais celui-ci est resté jusqu'à l'été sur le bord de la gouttière. Seul, comme une sentinelle oubliée, il surveillait les restes de son compagnon ou de sa compagne. Chaque matin, on se disait qu'il serait parti, et chaque matin on le trouvait à la même place, stoïque sur le rebord en zinc. C'était une grande histoire d'amour et tous les détenus la connaissaient, ceux qui n'avaient pas vue sur la cour nous demandaient des nouvelles, même les surveillants.


Nan Aurousseau, La ballade du mauvais garçon.





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