mardi 14 janvier 2014

Le vrai roi moderne























   ... A chaque évacuation de ce genre, la Société purifiée, ce semble,  recrutée dans une classe plus populaire, paraissait entrer d'un degré de plus dans la démocratie : 93 y fit le dernier effort, et se crut décidément tout près de l'égalité. Erreur, profonde erreur ! En 93, comme auparavant, par des moyens plus détournés, la bourgeoisie domina.
   J'entends ici, par bourgeoisie, la classe, peu nombreuse alors, qui savait lire, écrire, compter, qui pouvait (peu ou beaucoup) verbaliser, paperasser, le bureaucrate, le commis, celui qui peut l'être, l'ex-procureur, l'ex-clerc - le vrai roi moderne, le scribe.
    Tel est le fruit savoureux que la société européenne recueille d'avoir eu douze cents ans le prêtre pour seul instituteur. La masse entière (moins un centième) est restée à l'état barbare, c'est-à-dire mineure,incapable ; à la moindre affaire, la tête leur tourne ; il leur faut se remettre à cette minorité infime qui seule sait compter, griffonner. Elle se trouva peu à peu, alors comme aujourd'hui, maîtresse des affaires.
    Des dix ou douze membres d'un Comité de surveillance, des quarante, cinquante, cent membres d'une Société jacobine, presque tous alors étaient illettrés. Ces patriotes, généralement très embarrassés de leur royauté, ne manquaient pas d'aviser dans un coin l'homme modeste et discret qui pouvait tenir la plume. Il se faisait prier, presser, sommer, au nom de la Patrie; c'était ainsi, malgré lui, qu'il s'emparait des affaires. Les autres croyaient rester maîtres. Il ne les contrariait pas. Seulement, à toute chose qui n'était pas dans ses vues, il les arrêtait par des textes : "Oui, si le décret de brumaire, oui, si la loi de ventôse, n'y étaient contraires, etc., etc." A cela, ils ne savaient que dire, et suivaient comme des moutons.
    La bourgeoisie, fort mêlée aux clubs en 89, effrayée en 91 et un moment éloignée, y revint timidement par peur en 93, y régna peu à peu ensuite, les exploita à son profit.


 Michelet, Histoire de la Révolution française.




2 commentaires:

  1. Un témoignage bouleversant.
    On dirait un concours de recrutement de gardiens de musée.

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  2. Relu votre papier à peine croyable (1270!).
    J'imagine que c'est la photo qui vous aura fait tilter.
    Pour ma part, elle me rappelle mes années universitaires quant un blocus généralisé ( et, je le confesse, plutôt plaisant) avait conduit la présidence de la faculté a délocaliser les épreuves aux parcs des expositions (!). Je m'y rendis lâchement, dans ces hangars surchauffés par le soleil de l'été pour décrocher une moyenne .Mais je me laissais moi aussi bien vite distraire par certaines courbes...
    Au final, cet exercice ne faisait que nous préparer exactement à celui que vous avez subi...
    Le gardien des hécatombes vous salue, bleu.
    Que ne peut-on véritablement mourir d'ennui pour être enfin débarrasser des mâchonneurs de bic...

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